Les Gilets jaunes acte IX : une interpellation filmée « très musclée »

Marseille – Vieux-Port

Vers 16 h, ils m’en ont bouché un coin. Je ne pensais pas que les Gilets jaunes seraient si nombreux en cette mi-janvier frisquette. Et quand je les ai vu investir la rue Saint-Ferréol, criant leurs slogans au milieu des gens en plein shopping du samedi, j’ai constaté qu’ils étaient motivés et bien décidés à montrer qu’ils étaient là, sans pour autant faire acte de violence. Bougeant d’un point de la ville à un autre. Mais quelques minutes plus tard, ma vision de la manifestation change.

De la violence passée inaperçue à Belsunce

Puis j’ai aperçu un autre cortège, vers 16 h 30, cours Belsunce qui semblait bloqué. Mais je n’imaginais pas qu’il s’y passait quelque chose de si violent. Je pars dans une autre direction d’ailleurs… C’est le récit d’une femme gilet jaune rencontrée une bonne heure plus tard près de la mairie centrale que je vous transmets. Un récit détaillé, étayé d’une vidéo courte et de photos. La jeune femme témoin se nomme Anne. Mère de famille trentenaire, elle venait pour la première fois manifester à Marseille. Pacifiquement avec des amis. Pour l’avenir de ses enfants, « pour que le gouvernement entende ses difficultés ».

La jeune femme est photographiée en train de filmer la scène par un autre témoin

Anne est aussi pompier volontaire dans une bourgade du sud de la France et ce qu’elle a vécu a chamboulé sa vision de la Police. Elle a eu un sentiment d’impuissance jamais ressenti. Voici ce qu’elle a vu.

Contexte

En tête de cortège sur le cours Belsunce, direction Porte d’Aix, tout se passe normalement. Quelques jeunes de 14-15 ans chahutent un peu, provoquent un peu. Les Gilets jaunes les font partir leur expliquant qu’ils risquent de provoquer une charge de la Police contre tout le cortège et que toute façon, ils sont trop jeunes… Les gamins partent.

Anne discute avec une « mamie gilet jaune » qui explique qu’elle ne veut pas voir de violences. Anne acquiesce évidemment… La jeune femme et son ami ami Christophe discutent mais à un moment les CRS envoient les gaz, sans raison apparente selon notre témoin. Elle pense que c’est pour disperser le cortège. Anne met en sécurité la dame âgée, la dégageant le plus possible des piquées. C’est là qu’elle rencontre un trentenaire, un homme vêtu d’un blouson jaune-orange. Ils échangent quelques mots, le jeune homme semble lui aussi surpris par l’envoi des lacrymogènes. Une fois les gaz un peu éloignés, le cortège reprend sa route et c’est là que tout dérape.

Tête cognée au sol lors d’une interpellation

Le jeune homme marche au côté de Anne, sans rien faire de spécial. Il ne porte pas de Gilet mais comme beaucoup d’autres présents dans les cortèges. Pour notre témoin, il n’est pas agressif, suit le mouvement comme les autres. Ce qui le conduit à son interpellation et à cette scène de violence, ce serait d’avoir trop parlé.  Anne raconte « nous avons été doublés par des gars de la Bac. Il  les a interpellé, en leur disant « vous croyez qu’on sait pas que vous êtes de la Bac ? Vous pouvez remettre vos bracelets ! » D’un ton « manifestant » pas »agressif ». C’est là qu’il s’est retrouvé plaqué très violemment au sol, la tête par terre fracassée sur le pavé. Du sang a giclé sur moi, explique Anne. Sur la vidéo, on voit l’homme à terre. Le visage en sang et visiblement souffrant de ses blessures, Il sera tiré sur des mètres par les pieds et mis de côté le long d’une vitrine. Des policiers casqués enserrent le jeune homme au sol et se placent en tortue. Anne n’est pas marseillaise, elle ne peut pas me dire de quelle vitrine il s’agit. Elle poursuit…

« Je suis pompier, et j’avais demandé aux policiers à m’approcher pour lui porter secours. J’avais même les mains en l’air, leur disant que j’étais pacifique et que j’étais capable d’aider si besoin… La police m’a fait reculer et m’a mis deux coups de matraque dans les jambes. C’est là, que j’ai sorti le portable pour filmer ce qui se passait. Au moment où on le tirait par les pieds. Et ils m’ont à nouveau fait reculer par la force. Quand ils l’ont tiré par les pieds, ils l’ont mis dans un encadrement de porte, la police autour de lui. Nous avons attendu un moment, et comme nous ne voyons pas de camions de pompiers ni de secours arriver, nous avons essayé de nous rapprocher encore une fois pacifiquement pour demander si les pompiers avaient été prévenus, ou s’il fallait le faire. Et là, on nous a répondu à coups de gaz lacrymogènes, envoyés par le gars de la BAC qui avait agressé le jeune homme ! ».

Sous le choc

Anne explique qu’en tant que pompier, elle est parfois énervée par les gens qui filment tout et n’importe quoi. Mais là se sentant impuissante à aider cet homme, et surtout ayant été mal traitée par les forces de l’Ordre elle-même, elle n’a eu que cette option : filmer pour témoigner. Elle est visiblement préoccupée et sous le choc.

Pour Anne, quand on est dans le cortège, on ressent cette tension, « des bousculades plus ou moins franches quand on marche de la part des CRS ». Elle pense que des consignes leur sont données pour faire peur et dissuader les manifestants. Malgré ce qui s’est passé, elle répondra présente aux appels des Gilets jaunes. Mais il est sûr qu’elle n’est pas prête à oublier ce qu’elle a vu. Je l’ai rencontrée par hasard, sur le Vieux-Port, en posant des questions habituelles aux Gilets sur le contexte social et leur vie. Son témoignage m’a sidérée.